🐝 Mystères de la nature 🔥 Chaleur Aucun prérequis Lecture : environ 6 min

Pourquoi l'abeille peut-elle vaincre un frelon bien plus gros qu'elle ?
― Pas avec son dard, mais en le « cuisant à l'étouffée » avec la chaleur de son corps

Face au frelon géant, dix fois plus lourd qu'elle, l'abeille japonaise ne peut pas gagner avec son dard. Alors elle utilise la « chaleur ». Plusieurs centaines d'abeilles encerclent l'ennemi et font monter la température jusqu'à la limite : celle qu'elles-mêmes supportent, mais que l'adversaire ne supporte pas.

Publié le : 29.09.2026 Difficulté : ★☆☆ (accessible sans prérequis) Les formules n'apparaissent que dans le volet dépliable final
Imaginez d'abord cette scène

En automne, dans les montagnes. Devant une ruche en bois, un gros insecte de la taille d'un pouce s'approche. C'est un frelon géant.

L'abeille ne mesure qu'un peu plus d'1 cm. Sa force de mandibule et la dureté de son corps ne font pas le poids. On rapporte que, face à une ruche d'abeilles occidentales, quelques frelons peuvent parfois exterminer des dizaines de milliers d'abeilles.

Mais devant une ruche d'abeille japonaise, originaire du pays, les choses se passent un peu différemment. En un instant, le frelon disparaît, englouti dans une « boule » d'abeilles.

Deux raisons seulement expliquent cette victoire

1
Produire de la chaleur avec les muscles, sans bouger les ailes

L'abeille peut faire vibrer très finement ses muscles de vol, sans les relier aux ailes, pour ne produire que de la chaleur. Lorsque plusieurs centaines d'abeilles font cela en même temps, le centre de la boule atteindrait environ 46 °C en quelques minutes.

2
Une tolérance à la chaleur légèrement supérieure à celle de l'adversaire

Le frelon mourrait entre 44 et 46 °C environ. L'abeille, elle, supporterait jusqu'à 48-50 °C environ. C'est cet écart de quelques degrés, cette « brèche », que l'abeille vise en maintenant la température à ce niveau précis.

Vaincre par la « résistance à la chaleur » du corps un adversaire plus fort physiquement : c'est une façon de combattre qui transforme directement les différences de constitution entre espèces en arme.

Plusieurs centaines d'abeilles ne forment qu'un seul « poêle »

Quand un frelon approche de la ruche, les abeilles l'attendent au fond de l'entrée. Puis, à l'instant où l'ennemi commence à pénétrer, plusieurs centaines d'entre elles se jettent sur lui d'un coup et l'encerclent. Cette boule est appelée « boule d'abeilles » (hôkyû).

Une fois en boule, les abeilles continuent de faire vibrer leurs muscles thoraciques. Le mécanisme ressemble beaucoup à celui qui nous fait frissonner quand nous avons froid. La chaleur produite par une seule abeille est infime, mais celle de plusieurs centaines s'accumule en un même endroit, et les abeilles à l'extérieur jouent le rôle d'une « couette » qui retient la chaleur.

Regardez la partie gauche de la figure 1. Le frelon, au centre, est entouré de tous côtés par les corps des abeilles : la chaleur n'a aucune échappatoire. Selon les observations, la température au centre atteindrait environ 46 °C en quelques minutes et se maintiendrait à ce niveau pendant environ 20 minutes.

Coupe de la boule d'abeilles Les abeilles extérieures retiennent la chaleur Frelon au centre, abeilles autour Échelle de température (°C) Limite du frelon Limite de l'abeille 35 40 45 50 Centre : ~46 °C Ruche : ~35 °C Écart de quelques °C
Figure 1 : à gauche, coupe de la boule d'abeilles. Le frelon (rayé), au centre, est encerclé par un double anneau d'abeilles. À droite, une échelle de température : la bande de gauche marque la limite du frelon, celle de droite la limite de l'abeille. La flèche en pointillés indique que la température de la boule est maintenue entre ces deux bandes.

Tout se joue sur un écart de quelques degrés seulement

L'important, ici, c'est de ne « pas trop » faire monter la température. En atteignant 50 °C, le frelon mourrait à coup sûr. Mais les abeilles qui l'encerclent mourraient elles aussi.

Sur l'échelle de droite de la figure 1, la température de la boule (flèche en pointillés) se situe juste au-dessus de la bande limite du frelon. Il ne reste qu'une marge de 2 à 4 °C environ avant d'atteindre la bande limite de l'abeille. C'est un peu comme régler, avec son propre corps, la température d'un sauna où seul l'adversaire ne peut pas entrer.

Des travaux plus récents suggèrent en outre que l'accumulation de dioxyde de carbone dans la boule joue également un rôle. La respiration intense des abeilles rend l'air, à l'intérieur de la boule, « étouffant ». Selon certains rapports, le frelon succomberait alors à une température plus basse qu'en temps normal.

💡 Pourquoi l'abeille occidentale, elle, perd-elle ?

L'abeille occidentale, la plus couramment élevée en apiculture, est originaire de régions où le frelon géant n'existe pas. Elle peut former une boule, mais on rapporte qu'elle ne l'encercle ni aussi vite ni en aussi grand nombre que l'abeille japonaise. On pense que cette différence tient à la longue coévolution, ou non, avec ce prédateur sur un même territoire.

💡 En Méditerranée, les abeilles combattent par « asphyxie »

Selon des observations, les abeilles de Chypre encerclent un autre type de frelon et le tuent principalement en lui bloquant la respiration, plus qu'avec la chaleur. Même tactique d'encerclement en boule, mais moyen d'action différent selon l'adversaire.

En résumé

L'abeille japonaise ne fait le poids face au frelon géant ni par la force ni par le dard. Alors plusieurs centaines d'entre elles encerclent l'ennemi et font vibrer leurs muscles de vol pour produire de la chaleur. En maintenant le centre à environ 46 °C, seul le frelon, plus sensible à la chaleur, succombe.

Même minuscule, un corps devient un poêle dès lors que plusieurs centaines se rassemblent.
Ce n'est pas la force qui a fait la différence, mais quelques degrés de tolérance à la chaleur.

La communication entre abeilles d'une même colonie est expliquée dans « Pourquoi l'abeille peut-elle indiquer l'emplacement des fleurs par sa danse en huit ? », et le lien entre taille du corps et perte de chaleur dans « Pourquoi les petits animaux doivent-ils manger sans arrêt pour survivre ? ».

🧪 Vérifiez de vos mains que « se serrer les uns contre les autres » tient chaud
  1. Préparez 5 verres et versez-y la même quantité d'eau chaude, à la même température.
  2. Placez-en un seul à l'écart, et regroupez les 4 autres bien serrés, sans espace entre eux, puis recouvrez-les d'une serviette.
  3. Au bout de 20 minutes, comparez au doigt la chaleur de l'eau du verre isolé et celle des verres regroupés (n'utilisez pas d'eau bouillante, restez à une température supportable au toucher).

Les verres regroupés devraient avoir gardé plus de chaleur. La surface d'échange avec l'extérieur est réduite, et les verres du pourtour jouent le rôle de « couette ». C'est le même principe pour la boule d'abeilles, à ceci près que chaque abeille continue en plus de produire elle-même de la chaleur. Par ailleurs, si vous apercevez un nid de frelons dans la nature, ne vous en approchez pas.

Pour en savoir plus ― vocabulaire, formules, liens avec les manuels scolairesDu niveau collège jusqu'aux matières spécialisées à l'université, le niveau de chaque partie est indiqué
Comment lire les étiquettes de niveau ci-dessous
  • CollègeContenu vu en sciences au collège
  • LycéeContenu vu en « physique fondamentale » ou en biologie au lycée
  • Lycée+Contenu approfondi du lycée, ou traité en encadré dans les manuels
  • UniversitéContenu non vu au lycée, relevant d'une matière universitaire spécialisée (physiologie animale, écologie du comportement)
  • RechercheContenu qui n'est même pas encore enseigné à l'université comme « établi » : sujet actuellement à l'étude par les chercheurs

CollègeVocabulaire : ce phénomène porte un nom

CollègeLycéeVérification par le calcul : en combien de minutes la boule atteint-elle 46 °C ?

On estime le temps nécessaire pour que la chaleur produite par plusieurs centaines d'abeilles fasse passer la température de la boule d'environ 35 °C à environ 46 °C. On considère le cas le plus rapide, où la chaleur ne s'échappe pas vers l'extérieur.

⓪ Formule de base
En notation symboliquet = m × c × ΔT ÷ P (P = N × p)
En motsTemps nécessaire = masse de la boule × chaleur spécifique × élévation de température visée ÷ chaleur produite par l'ensemble
Origine de la formuleConservation de l'énergie : la chaleur nécessaire pour élever la température (masse × chaleur spécifique × variation de température) est fournie par la chaleur que les abeilles produisent chaque seconde

Signification des symboles :
t est le temps (en secondes), m la masse totale de la boule (en g), c la chaleur spécifique (chaleur nécessaire pour élever 1 g de 1 °C, en J/(g·K)), ΔT l'élévation de température (en °C), P la puissance thermique totale de la boule (en W, soit des J par seconde), N le nombre d'abeilles, p la puissance thermique d'une seule abeille (en W).

① Valeurs de départ
Nombre d'abeilles formant la boule Nenviron 500 (on parle de « plusieurs centaines »)
Masse d'une abeilleenviron 0,1 g
Chaleur produite par frisson p, par abeillede l'ordre de quelques dizaines de milliwatts ; on retient ici 0,03 W
Chaleur spécifique c du corps de l'insecteun peu inférieure à celle de l'eau, environ 3,5 J/(g·K)
Température de départ et objectifd'environ 35 °C à environ 46 °C
② Calcul
Puissance thermique totale de la boule P500 × 0,03 = 15 (W)
Masse totale de la boule m500 × 0,1 = 50 (g)
Chaleur nécessaire pour 1 °C50 × 3,5 = 175 (J)
Élévation de température ΔT46 − 35 = 11 (°C)
Chaleur totale nécessaire175 × 11 = 1925 (J)
Temps nécessaire t1925 ÷ 15 ≒ 128 (secondes)
Converti en minutes128 ÷ 60 ≒ 2,1 (minutes)

Si aucune chaleur ne s'échappait, la boule atteindrait donc 46 °C en environ 2 minutes, selon cette estimation. En réalité, une partie de la chaleur s'échappe vers l'extérieur, ce qui concorde bien avec les « quelques minutes » observées. La chaleur d'une seule abeille est infime, mais réunie à 500, elle équivaut à celle d'une petite ampoule (15 W).

LycéeLycée+Pourquoi la température peut-elle se stabiliser ?

LycéeLa température d'un objet se stabilise lorsque la chaleur qui entre et celle qui sort s'équilibrent. Dans la boule d'abeilles, la température est déterminée par l'équilibre entre la chaleur produite par les abeilles et celle qui s'échappe à la surface de la boule. Si les abeilles réduisent leurs vibrations, la température cesse de monter.

Lycée+Plus la boule est grande, plus la surface (par où la chaleur s'échappe) devient petite par rapport au volume (qui produit la chaleur). C'est pourquoi se regrouper en grand nombre et en boule favorise le réchauffement. Le même principe explique pourquoi les manchots se serrent les uns contre les autres par temps froid.

UniversitéCapacité thermique et thermorégulation chez les insectes

La « chaleur nécessaire pour 1 °C (175 J) » calculée au point ② correspond à la capacité thermique de l'ensemble de la boule. Les insectes capables, comme l'abeille, d'élever eux-mêmes leur température corporelle sont considérés en physiologie animale comme un exemple d'« hétérothermie » : ils maintiennent la température de leur thorax grâce à la thermogenèse par frisson des muscles de vol. L'étude de la boule d'abeilles publiée par Masato Ono et ses collègues en 1995 dans une revue scientifique britannique est bien connue sur ce sujet.

📖 Pour la démonstration des formules et pour aller plus loin : Capacité thermique (Wikipédia, en japonais) / Abeille japonaise (Wikipédia, en japonais)

RechercheCe qui reste encore mal compris

Autrement dit, le contenu de cet article n'est lui aussi qu'une « explication en l'état actuel des connaissances ». Le chiffre de 46 °C lui-même varierait selon les conditions d'observation.

Liens avec les manuels scolaires (par niveau)

NiveauMatière / unitéPartie correspondante de l'article
CollègeSciences, « vie animale et évolution des espèces », « quantité de chaleur »Le comportement de la boule d'abeilles, la notion de quantité de chaleur
LycéePhysique fondamentale, « quantité de chaleur et chaleur spécifique »Vérification par le calcul (masse × chaleur spécifique × variation de température)
Lycée+Biologie, « comportement animal »Surface et volume, mécanisme de réchauffement collectif
UniversitéPhysiologie animale, écologie du comportementThermogenèse par frisson, capacité thermique, différences de température létale selon les espèces
RechercheComportement social et défensif des insectesEffet du dioxyde de carbone, sélection des abeilles participantes
―Lien avec la vie quotidienneApiculture, pourquoi se serrer les uns contre les autres tient chaud
Sources et références
  1. Ono, M., Igarashi, T., Ohno, E. (1995) Unusual thermal defence by a honeybee against mass attack by hornets. Nature 377
  2. Sugahara, M., Sakamoto, F. (2009) Heat and carbon dioxide generated by honeybees jointly act to kill hornets. Naturwissenschaften 96
  3. Papachristoforou, A. et al. (2007) Smothered to death: hornets asphyxiated by honeybees. Current Biology 17
  4. Heinrich, B. (1993) The Hot-Blooded Insects. Harvard University Press
  5. Wikipédia « Abeille japonaise » (ニホンミツバチ, en japonais)

※Cet article est une vulgarisation scientifique à destination du grand public. Les valeurs indiquées sont des ordres de grandeur destinés à faciliter la compréhension du mécanisme. La température et le nombre d'abeilles peuvent varier selon les observations et les conditions. Si vous rencontrez un nid de frelons, ne vous en approchez pas et adressez-vous à votre municipalité ou à un professionnel pour son élimination.